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Qu’est-ce que la notion de santé selon Alexandre Klein ?

La notion de santé, sa dimension psychosociale, le bonheur… Nous avons interviewé Alexandre Klein sur ce sujet, philosophe et historien des sciences, chercheur au Département de sciences historiques de l’Université Laval et auteur de nombreux articles.

L’augmentation des maladies chroniques a contribué à changer le regard porté sur la santé. Comment l’expliquer ?

Après-Guerre, les traitements médicaux ont beaucoup évolué, ce qui a eu pour conséquence de chroniciser de nombreuses maladies et de transformer la notion de santé. Longtemps, la santé équivalait à l’absence de maladie, désormais, on pouvait vivre « normalement » avec une maladie. En 1943, le philosophe Georges Canguilhem expliquait ainsi que ce qui est normal, c’est surtout ce qui permet de s’adapter à une situation nouvelle, même potentiellement défavorable. Ainsi, je peux vivre en ayant un diabète, par exemple. C’est une différence par rapport à la norme puisque tout le monde n’en a pas, mais cela ne m’empêche pas de vivre correctement avec. Pour Georges Canguilhem, la santé, c’est cette capacité à résister aux choses qui nous arrivent, à nous adapter, d’un point de vue biologique comme social.

La santé est donc aussi une question de représentations sociales ?

Oui, il y a une dimension biologique et des représentations sociales. L’équilibre du « malade » dépend aussi de la conception qu’il se fait de son propre état, tout comme le médecin a des représentations psychosociales des maladies qu’il traite, même s’il n’en a pas toujours conscience. C’est pour cela qu’il me paraît important de former les médecins et le public à cette idée que la santé ne se réduit pas qu’à des données biologiques. Les médecins devraient être mieux formés à la dimension psychosociale de la santé. Quant au public, nous avons besoin « d’éducateurs à la santé » pour nous aider à mieux comprendre l’univers du soin, de la science médicale, ses enjeux et limites. Car au final, la santé n’est pas que le simple rétablissement du fonctionnement physiologique, c’est davantage une praxis, comme l’appelaient les Grecs, c’est-à-dire une éthique pratique, un comportement incarné, nourri par des principes et des valeurs.

Comment cette question des valeurs éthiques est-elle reliée au bonheur ?

Le bonheur vient, selon moi, de la pleine réalisation de soi-même en fonction des principes et des valeurs qui nous sont chers. Essayer de vivre en fonction de ce que l’on croit bon est donc la voie sûre du bonheur. Il faut s’éloigner de ce que le consumérisme a mis sous son acceptation contemporaine, en nous faisant croire qu’on pouvait acheter et consommer le bien-être simplement en posant de l’argent sur la table. Oui, on peut acheter des moments de bien-être, en se faisant masser, en mangeant des plats délicieux, etc., mais le bonheur, comme la santé d’ailleurs, a rapport avec la réalisation de soi, avec devenir ce que l’on veut être.

Il faut donc que chacun s’accorde à ses propres valeurs ?

Oui, c’est d’ailleurs ça, la vie bonne dont nous parlent les philosophes depuis 2 500 ans : mettre en cohérence ses valeurs et ses actes. Ce n’est pas être moraliste. Simplement, le travail de réalisation de soi-même, passe par l’harmonisation de sa vie quotidienne avec ses valeurs. Si vous ne supportez pas de voir souffrir les animaux, alors arrêtez de manger de la viande, sans quoi le décalage entre vos actes et vos valeurs vous causera toujours, consciemment ou non, du trouble.

Y a-t-il des outils pour construire cet équilibre ?

Ce qu’il n’y a pas en tout cas, c’est un « package philosophique ». Pas de recette magique. Chacun doit faire cet effort de devenir son propre sujet. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que chacun doit s’examiner et se construire pour devenir ce qu’il veut être. C’est ce dont parlait le philosophe Michel Foucault avec les techniques de soi. Par exemple, Marc Aurèle écrivait, ce qui lui permettait de vérifier chaque jour s’il avait fait ce qu’il voulait et si, dans l’hypothèse où il mourrait, il serait ou non en accord avec ce qu’il avait voulu être, avec ses valeurs. Outre l’écriture, on peut aussi penser à la relation maître disciple, ou à des techniques comme la méditation. Mais attention, il ne s’agit pas simplement de s’inscrire à un cours et de consommer du yoga ou de la méditation ! Il est important de lier cela a une vision plus profonde du monde et à ses propres valeurs. En fait, ce que dit Michel Foucault, c’est que devenir sujet de soi-même, c’est s’inscrire dans la durée et devenir auteur de sa vie, auteur de ses propres normes. C’est là la voie du bonheur, et certainement de la santé.

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