Comprendre

  1. Accueil
  2. Nutrition
  3. L’alimentation, un instrument de distinction ?

L’alimentation, un instrument de distinction ?

Inspirée du modèle bourgeois, de la révolution ou encore du service dit « à la russe », l’alimentation a évolué au fil du temps. Véritable marqueur social, elle en dit long sur qui nous sommes et comment nous consommons. Décryptage par la Fondation APRIL.

Le modèle des trois repas quotidiens traduit les rapports de force entre les classes dominantes et les classes les plus défavorisés. Il s’est construit pendant des siècles par la diffusion des manières de la couche dirigeante vers les autres milieux sociaux. C’est particulièrement vrai au tournant de la Révolution, quand le modèle bourgeois, fait d’ordre et d’économie, remplace l’opulence et l’ostentation aristocratiques. Ce modèle bourgeois est constitué de trois services, dans lesquels plusieurs séries de plats sont apportés en même temps sur la table. Ce n’est qu’à la deuxième moitié du XIXème siècle que le service dit « à la russe » s’impose, avec découpage en cuisine et service plat après plat. Le modèle bourgeois diffuse également les horaires des repas. Ceux-ci se sont généralisés dans les classes dominantes à travers la fréquentation des internats scolaires, dont le fonctionnement basé sur l’institution du réfectoire et les repas à heure fixe, s’inspirait des règles monastiques. Un modèle finalement étendu à l’ensemble de la population avec la généralisation de la journée de travail de 8 heures, à partir des années 1950.

L’alimentation, un marqueur social

L’alimentation est un moyen de se distinguer socialement. Les historiens datent du XVIème siècle l’origine de ce processus, quand bourgeoisie et aristocratie se rapprochent, autour de la monarchie. La noblesse transforme alors la table en terrain de compétition sociale. Le raffinement des repas remplace la quantité d’aliments comme critère de distinction, la vie de cour à Versailles instaure la cuisine d’une élite qui donne le ton et la culture dominante. C’est ainsi qu’est née la grande cuisine française qui domine l’Europe pendant des siècles.

Le paysan, l’ouvrier, le bourgeois et les autres

Historiens et sociologues relèvent deux lignes de partage social dans l’alimentation de la population : d’un côté, une alimentation paysanne et une alimentation non paysanne, de l’autre côté, une alimentation populaire et une alimentation bourgeoise.

L’alimentation paysanne est faite d’autoconsommation, mais aussi d’habitudes en voie de disparition comme la soupe quotidienne ou le respect des rythmes saisonniers. Elle est également marquée par la surconsommation d’aliments « traditionnels » comme le pain, les pâtes ou le café. Des habitudes que l’on retrouve aussi chez les ouvriers. L’alimentation bourgeoise est plus coûteuse, moderne et attentive aux recommandations nutritionnelles. Les employés la suivent en partie, en consommant moins d’aliments traditionnels bon marché que les ouvriers et plus de produits courants mais coûteux, comme les fruits frais ou les fromages. Cependant, leur alimentation reste plus économique que celle des bourgeois, grâce à l’utilisation de produits en conserves ou surgelés. Ces lignes de séparation sont cependant instables. Les classes ouvrières se « rattrapent » dans la consommation de certains produits (fruits exotiques, viande de mouton, produits chocolatés, yaourts, etc.). En même temps, des différences anciennes s’accentuent, comme la consommation de plats préparés, par exemple. C’est le développement de la forte consommation de nouveaux produits comme qui renouvelle la distinction entre classes sociales. Celle-ci est aussi marquée par l’évolution des quantités totales d’aliments consommés. Certains produits comme la viande de cheval tendent à disparaître du marché en même temps que les classes sociales qui en consommaient le plus, les agriculteurs et les ouvriers. D’une façon générale, la différence se fait toujours et avant tout, plus sur la qualité que sur la quantité des produits.

Pauvreté et obésité

Ces différences de consommation se traduisent par des différences sur le plan nutritionnel. Les fruits, les légumes et les produits de la mer comptent parmi les produits dont la consommation varie en fonction du niveau de revenu. Ces produits sont recommandés par les nutritionnistes, et notamment dans le PNSS. La sensibilité aux variations de prix des aliments accentue cette inégalité : la recherche d’une alimentation moins chère peut aggraver le risque d’une baisse de la qualité nutritionnelle. Dans les pays développés, une bouteille de soda de marque coûte à peu près autant qu’une bouteille d’eau minérale, et le kilo de confiseries se vend souvent au même prix que celui des fruits les moins chers. L’obésité, mais aussi les carences en vitamines, touchent ainsi plus facilement les populations pauvres dès qu’elles dépassent le seuil de subsistance, en particulier quand l’approvisionnement local se fournit de la calorie à bas prix. En France, la surreprésentation des obèses parmi les plus pauvres est de 3% chez les hommes et 5% chez les femmes, même si les raisons ne sont pas qu’économiques. Dans les milieux favorisés, on assiste au cumul de normes médicales, esthétiques (minceur de la femme par exemple) et sociales (savoir attendre le moment du repas par exemple) qui ralentit la progression du surpoids. Les sociologues N. Herpin et D. Verger résument ce paradoxe en une petite phrase « l’obésité comme fait et la minceur comme norme ». C’est dans cette contradiction que se joue l’emprise du marketing sur l’alimentation.

 

0

Il n'y a aucun commentaire