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La notion d’équilibre imprègne nos idées sur la santé

 

Comment la notion d’équilibre a caractérisé la conception occidentale de la santé. Interview de Vincent Barras, médecin et historien, directeur de l’Institut des humanités en médecine, Université de Lausanne et Centre hospitalo-universitaire vaudois (CHUV).

Comment la notion d’équilibre a-t-elle caractérisé la conception occidentale de la santé ?

En Europe, durant des millénaires, on a pensé la santé à partir des textes hippocratiques, fondements extrêmement durables de la philosophie médicale. La notion d’équilibre y est cruciale, non pas au sens quantitatif, mais qualitatif. C’est la notion de tempérament. La bonne santé est vue comme un équilibre interne, constamment à refaire parce que bousculé par l’environnement. Sa recherche va de pair avec une approche philosophique, de type stoïcien. Il s’agit d’éviter les excès, mais encore une fois, l’équilibre n’est pas mesuré.

Pourquoi la notion d’équilibre a-t-elle reculé ?

À la fin du XVIIIe siècle, sous l’influence de l’hôpital et des grandes instances de santé publique, la santé devient un objet politique : être attentif à la santé des citoyens pour toute une série de modalités de vivre ensemble. Comment faire pour que vous ne soyez pas affecté par la maladie du voisin ? Comment faire pour que votre eau ne vous empoisonne pas ? Etc. Alors que jusque-là, et grâce aux progrès techniques, on entre dans un domaine où le quantitatif est crucial et où l’on définit des normes. Par exemple, un corps est en bonne santé lorsque sa température ne dépasse pas 37,5° et peu importe ce que ressent la personne. Aujourd’hui, nos représentations de ce qu’est la bonne santé ont été produites par ces normes de santé publique. Mais il serait cependant faux de penser que toute idée d’équilibre a disparu de notre conception de la santé.

Dans quelles conceptions de la santé trouve-t-on la notion d’équilibre ?

On la retrouve souvent dans les médecines dites traditionnelles, par exemple la médecine chinoise, qu’on pratique en Occident mais sous une autre forme, évidemment, et en tout cas dans un contexte tout à fait différent de la Chine. Il y a continuellement des débats sur l’efficacité de ces médecines.

Comment ces systèmes de représentations cohabitent-ils avec le nôtre ?

Il y a un préalable méthodologique : il faut reconnaître que ces systèmes sont différents, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas équivalents et sont fondés sur des épistémologies très diverses. Mais cela ne signifie pas que, dans la réalité quotidienne, ils ne s’allient pas ! Un médecin formé à la médecine occidentale qui pratique la médecine chinoise fonctionne, si l’on peut dire, avec deux cerveaux. C’est une image, bien sûr, mais je pense que quand il plante une aiguille, sa pensée, son corps, ses réflexes, sont différents que lorsqu’il est dans le cadre de référence de la médecine conventionnelle. Depuis des années, on cherche à prouver l’efficacité des traitements des médecines traditionnelles dans le cas de telle ou telle affection. Je trouve toujours un peu vaines ces tentatives de quantifier car c’est méconnaître les différences de ces systèmes que l’histoire permet d’apprécier. Il faut conserver cela à l’esprit quand on associe ces deux systèmes de santé. C’est possible puisque je constate que des praticiens et des patients le font, et les personnes qui ont recours à la médecine traditionnelle chinoise, pour reprendre cet exemple, prétendent se sentir très bien. Simplement, quand ils sont traités par l’acupuncture, je pense que, s’ils se sentent mieux, c’est d’une manière différente que lorsqu’ils sont traités avec de l’aspirine.

Cela signifie que la santé est indissociable du contexte social et philosophique dans lequel on vit ?

Oui, mais aujourd’hui, celui qui s’occupe de sa santé, on ne lui demande pas de s’occuper de philosophie. Je pense qu’il est pourtant tributaire au long cours de cette idée que la philosophie s’occupe de la santé ou que la santé dépend de la philosophie qui l’imprègne, y compris dans notre monde laïcisé.

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